20 juin 2008
Le gouvernement fait sa pub
Le gouvernement Fillon décide de financer des spots de pub pour expliquer sa politique et dans le seul but d'établir son hégémonie culturelle (le bourrage de crâne). Qu'est ce que l'hégémonie culturelle ?
Article paru dans les Echos :
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Le gouvernement recourt à la publicité pour vendre ses réformes
[François Fillon présentera lundi une vaste campagne de publicité, initiée par Thierry Saussez, le nouveau directeur du SIG (le service d'information du gouvernement) pour promouvoir les mesures prises depuis un an en faveur du pouvoir d'achat. Sur le principe, l'exercice n'est pas nouveau : pour inciter les entreprises à recruter des jeunes, calmer les inquiétudes pour le passage à l'euro ou encore actuellement pour rappeler aux conducteurs l'obligation du gilet réfléchissant, les ministres ont souvent eu recours à des spots publicitaires pour faire passer au grand public des messages parfois techniques. Avec une efficacité qui n'a d'ailleurs jamais été évidente.
Trois spots télévisés
Ce qui est nouveau, c'est l'ampleur du dispositif, son caractère interministériel, l'intention du gouvernement étant plus de faire connaître son action depuis un an que de donner un mode d'emploi pratique de telle ou telle mesure. Nicolas Sarkozy avait de fait reconnu lors de son émission télévisée du 24 avril que le gouvernement avait commis des erreurs de communication, notamment en laissant dire par la gauche que le dispositif Tepa, voté en août dernier, était un « cadeau fait aux riches ».
Des sondages ont mis en exergue que les mesures gouvernementales, qui se sont multipliées depuis l'élection présidentielle, restaient inconnues du grand public. En l'occurrence, trois spots télévisés devraient aborder les questions de caution logement, aides aux étudiants qui travaillent et heures supplémentaires défiscalisées. Le tout devrait être complété par des encarts dans la presse, et par une politique d'achat de mots clefs sur Internet.
Explications :
L'hégémonie culturelle est un concept qui décrit la domination culturelle d'un groupe ou d'une classe et le rôle que les pratiques quotidiennes et les croyances collectives jouent dans l'établissement des systèmes de domination.
L'analyse de l'hégémonie culturelle a été d'abord formulée par Antonio Gramsci pour expliquer pourquoi les révolutions communistes prédites par Marx dans les pays industrialisés ne s'étaient pas produites. Marx et ses successeurs avaient en effet affirmé que la croissance du capitalisme industriel produirait une gigantesque classe ouvrière et des récessions économiques cycliques. Ajoutées aux autres contradictions du capitalisme, ces récessions conduiraient une écrasante majorité de la population, les travailleurs, à développer des organisations pour défendre leurs intérêts, notamment des syndicats et des partis politiques. La succession des crises économiques amènerait enfin la classe ouvrière à renverser le capitalisme dans une révolution, à restructurer les institutions économiques, politiques et sociales, sur la base du socialisme scientifique, et à commencer la transition vers une société communiste. En termes marxistes, le changement d'infrastructures économiques impliquait un bouleversement de la superstructure culturelle et politique. Bien que Marx et Engels aient prédit ce scénario dans le célèbre Manifeste du Parti communiste (1848), les travailleurs des pays industrialisés n'avaient toujours pas mené à bien cette « mission » plusieurs décennies plus tard.
Gramsci pensait que l'échec des travailleurs à faire la révolution socialiste était dû à l'emprise de la culture hégémonique bourgeoise sur l'idéologie et les organisations de travailleurs.
En d'autres termes, les représentations culturelles de la classe dirigeante, c'est-à-dire l'idéologie dominante, avaient déteint plus que Marx n'aurait pu le penser sur les masses de travailleurs. Dans les sociétés industrielles « avancées », des outils culturels hégémoniques tels que l'école obligatoire, les médias de masse et la culture populaire avaient inculqué une « fausse conscience » aux travailleurs. Au lieu de faire en sorte qu'advienne une révolution qui servirait vraiment leurs besoins collectifs (selon les marxistes), les travailleurs des sociétés « avancées » cédaient aux sirènes du nationalisme, du consumérisme et de l'ascension sociale, embrassant un ethos individualiste de compétition et de réussite personnelle ou encore se rangeant derrière les leaders religieux bourgeois.
Constatant l'échec relatif du déterminisme économique face à la force de l'idéologie dominante, Gramsci proposa une distinction entre « guerre de position » et « guerre de mouvement ». La « guerre de position » est une guerre culturelle contre les valeurs bourgeoises qui se présentent comme « naturelles » ou « normales ». Les éléments socialistes doivent pour cela chercher à percer dans les médias d'information, les organisations de masse et les institutions éducatives en vue de propager l'analyse et la théorie révolutionnaires, d'augmenter la conscience de classe et de pousser à l'engagement révolutionnaire. Cette lutte culturelle doit permettre au prolétariat d'attirer toutes les classes opprimées dans sa lutte pour la prise du pouvoir politique. Pour Gramsci, toute classe qui vise à la conquête du pouvoir politique doit en effet dépasser ses simples intérêts « économiques », prendre le leadership moral et intellectuel, et faire des alliances et des compromis avec un certain nombre de forces sociales. Gramsci appelle cette union des forces sociales un « bloc historique » (terme emprunté au syndicaliste Georges Sorel).
Un succès dans cette « guerre de position » permettrait aux communistes de commencer la « guerre de mouvement », c'est-à-dire l'insurrection contre le capitalisme avec le support des masses.


