16 juin 2008
Le dernier référendum en Europe? La réponse dans Marianne.fr
Avant même le non irlandais, Nicolas Sarkozy avait été chaudement félicité par Jean-Claude Juncker et la technocratie européenne pour avoir évité la voie référendaire. Il suffit de lire : le Premier Ministre du Luxembourg Jean-Claude Juncker l'avait déclaré dans la Revue civique (1) : «En France, Nicolas Sarkozy avait dit, avec beaucoup de courage, avant les deux tours de scrutin de l'élection présidentielle, qu'il ne soumettrait pas le nouveau texte à référendum. Cette décision lève une sérieuse hypothèque en France, et aussi dans d'autres pays. Plusieurs Etats membres auraient pu se lancer dans l'aventure référendaire si la France y avait eu de nouveau recours. J'emploie le mot "aventure" à dessein car, même si le référendum est démocratique, il entre dans cette catégorie imprévisible.» Vous avez bien lu : pour l'eurocrate Juncker, président de l'Eurogroupe, un scrutin démocratique permettant à des peuples d'adopter les règles qui vont régir le fonctionnement de la démocratie constitue une aventure. Pour les dirigeants de la Chine, pour Kagame le Président du Rwanda, pour Pinochet autrefois, son imprésibilité constitue le principal défaut du vote. C'est pourquoi tous, peu ou prou, s'en sont toujours passé... D'où l'ambivalence du Non irlandais : - d'un côté, il constitué une bonne nouvelle, comme tout réveil civique indiquant aux dirigeants que ceux d'en bas n'entendent pas être dirigés de cette façon et désirent mieux contrôler leur destin ; - mais d'un autre côté, le référendum irlandais sonne sans doute le glas de l'enrobage démocratique européen. La construction européenne devient censitaire Le satisfecit accordé à Nicolas Sarkozy ne trompe pas : la technocratie européenne lui est reconnaissante d'avoir choisi la voie parlementaire pour l'adoption du Traité. Lui-même a d'ailleurs déclaré qu'en cas de référendum, la plupart des peuples d'Europe voteraient non. Dans l'eurolangue, éviter le suffrage universel est considéré comme un acte de courage politique. Hier, François Bayrou rappelait qu'il s'était prononcé, durant la campagne présidentielle française, en faveur de nouveaux référendums à l'échelle européenne pour ratifier le Traité. La plupart des dirigeants socialistes s'étaient également prononcés pour un nouveau référendum, comme nous l'avions déploré dans ces colonnes. Mais, rappelons-le, ils ont bien vite oublié leurs engagements et ne se sont pas opposés à l'adoption parlementaire du Traité simplifié, permettant au président français de valoriser la voie censitaire pour l'adoption des traités européens. Les européistes rétorquent que les députés qui adoptent les textes européens sont des élus du peuple. Certes, mais ces élus n'ont pas mandat pour gérer les affaires euroépennes, sauf à modifier profondément la Constitution. Le Président est d'ailleurs en train d'en faire adopter une nouvelle ... par la voie parlementaire, devenue en fait une nouvelle voie censitaire, la nation ayant vocation à être dirigée par un groupe de «professionnels de la démocratie». Peut-être que, sans le savoir, Nicolas Sarkozy aura posé la première pierre d'une nouvelle Europe, persuadée qu'elle doit agir pour le peuple mais sans lui. Exactement comme les dirigeants de l'ancienne Union soviétique.
15 juin 2008
Le non irlandais (article de Rue 89)
Les oubliés du miracle irlandais ont massivement voté non
(De Dublin) Le "Tigre celtique" les avait relégués au second plan, le non au traité de Lisbonne les remet sous les feux de la rampe: ce sont les oubliés du boom économique irlandais, les électeurs des quartiers pauvres de la capitale et des campagnes éloignées des centres financiers et des usines high-tech.
A Dublin, les circonscriptions ouvrières du centre-ville et des quartiers ouest ont voté non, tandis que les banlieues aisées figurent parmi les rares portions du pays à avoir soutenu le mini-traité européen. "J'habite à Ballyfermot et je n'ai reçu aucun prospectus pour le oui dans ma boîte aux lettres", affirme Tony O'Connell. Ce "job coach" de l'agence pour l'emploi du quartier ajoute: "La réalité de la vie -la violence, l'alcoolisme, la drogue- ne touche pas les zones qui ont voté oui."
"Je craignais la privatisation du service de santé"
Ballyfermot est de ces quartiers à la réputation crasseuse qui nourrissent les romans de Roddy Doyle et les pages "faits divers" des tabloïds. Pour O'Connell:
"Ici, c'était un point noir dans les années 1980 et le quartier ne s'est jamais débarrassé de cette étiquette, malgré le boom. Des tas de jeunes quittent l'école, très peu vont à l'université."
Dans les rues, les affiches du non règnent en maîtres. Pas un seul "yes" en vue. Selon le job coach, seuls les élus de Sinn Féin, le parti nationaliste de gauche autrefois associé à l'IRA, sont venus faire campagne devant le centre commercial local -contre le traité.
A quelques rues de l'agence pour l'emploi, Nicola, une jolie rousse de 26 ans, promène ses deux enfants avant la pluie qui menace. La naissance du troisième est pour bientôt: "Je suis contente que ce soit non. Je craignais la privatisation du service de santé", déclare-t-elle. Elle explique que le quartier abrite de nombreuses personnes âgées et des familles qui bénéficient d'une prise en charge publique de leurs frais médicaux, une couverture réservée ici aux revenus les plus modestes.
"J'ai aussi entendu parler de la guerre. Avec tout ça, pas étonnant que la majorité ait voté non", ajoute-t-elle. Les projets de Défense européenne ont en effet hérissé les partisans de la neutralité irlandaise pendant toute la campagne, malgré l'exemption d'obligations militaires obtenue par l'Irlande après un premier non au traité de Nice en 2001.
"Je n'ai pas compris un iota du texte"
Dans un pays en plein coup de frein économique, les inquiétudes s'accumulent pour les habitants des quartiers défavorisés. L'ANPE irlandaise organise justement cette semaine un forum de l'emploi à l'étranger pour les ouvriers du bâtiment, dont les employeurs licencient à tour de bras. Après plusieurs années d'embauche massive de plombiers polonais et autres maçons lettons pour alimenter la frénésie immobilière du pays, les Irlandais se voient désormais proposer des jobs sur les chantiers de Stockholm, Bruxelles ou... Varsovie.
Mais pour Tony O'Connell, la raison principale du rejet du traité reste l'incompréhension des électeurs devant un texte illisible. "J'ai voté non à ce traité pour deux raisons, dit-il. La première: je n'en ai pas compris un iota. La seconde: je me suis dit que les Français, les Allemands, etc. devraient aussi pouvoir en débattre. On ne peut pas contourner la démocratie."

